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30 septembre 2020

Réunion du Conseil scientifique de l'AMF – 15 juin 2020

Le Conseil scientifique de l’AMF s’est réuni le 15 juin 2020. La séance était structurée autour de deux interventions : Stéphane Crépey (Université d’Évry) a traité du risque de modèle et des tests de résilience,  alors que Gunther Capelle-Blancard (Université Paris 1) a abordé la question de la place des femmes en finance.

Risque de modèle et stress-testing

Les deux articles présentés traitent de l’erreur de modèle dans l’évaluation des dérivés financiers. Le cadre commun d’analyse stochastique (étude des phénomène aléatoires) proposé permet une approche prospective qui tranche avec les outils habituellement disponibles (typiquement rétrospectifs). L’analyse mathématique développée fait appel à la modélisation de processus de martingales et d’autres développements de calcul stochastique (copules, mesures ‘risque-neutre’ ou ‘ajustées du risque’, processus de diffusion, analyse dans l’espace des états…).

Chacun des deux articles détaille une application distincte :

  • D’une part, la comparaison des différents modèles de pricing de produits structurés sur la base de leurs erreurs de modèles ;
  • D’autre part, la définition de scénarios de stress bancaires par une approche de « reverse stress-testing » (i.e. identification des scénarios qui pourraient mettre en difficulté des banques) appliquée au capital économique que les banques doivent mobiliser en regard de leurs positions sur dérivés (KVA).

Les auteurs rappellent que les mesures classiques de risque (VaR, Expected Shortfall ou Stressed VaR) se focalisent sur le court-terme et font intervenir les moments d’ordre élevé de la distribution des rendements : elles ne peuvent donc absolument pas détecter le risque de modèle (qu’ils appellent le alpha-leakage), puisque les recalibrations fréquentes qu’il induit affectent la moyenne long terme. Ce risque de modèle peut être mis en évidence sur la base de simulations long terme à grande échelle mettant en lumière le comportement des différents modèles dans des scénarios extrêmes.

Les membres du Conseil scientifique soulignent l’importance des modèles en finance, et partant la vulnérabilité au risque de modèle (e.g. l’enregistrement comptable des produits dérivés en mark-to-model, par opposition au traditionnel mark-to-market des actions et obligations). Un modèle d’évaluation inadapté se répercute mécaniquement sur les acteurs financiers à de multiples niveaux : bilans et comptes de résultat des banques, « best-execution » des gérants, performance des investisseurs, sous-estimation des risques. La nécessité de disposer de modèles industrialisables explique en partie les simplifications de calcul retenues par les professionnels de la finance. Mais, comme le démontre l’exposé, le recours généralisé à des modèles erronés et à des hypothèses simplificatrices fausses pourrait avoir des conséquences systémiques. Les membres notent cependant que les marges de sécurité imposées par la réglementation financière servent à absorber une partie du risque de modèle.

Lien vers les articles en anglais :

Reverse Stress-Testing : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3544866

A Darwinian Theory of Model Risk : https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=3544862

Vers un nouveau genre de finance ?

Gunther Capelle-Blancard présente une revue de la littérature académique sur les questions de genre en finance. En termes de préférences et d'attitudes financières, la grande majorité des études confirme la persistance de stéréotypes genrés (comportement, attitudes, valeurs des femmes) dans le domaine financier, sans que ces stéréotypes révèlent nécessairement des préférences individuelles.

Professionnellement, les femmes sont majoritaires dans l’univers bancaire et financier, même si la proportion varie selon les métiers (e.g. elles restent minoritaires dans la banque d’investissement ou les activités de marché). Elles sont en revanche sous-représentées dans les postes les plus rémunérateurs et les postes de direction. Gunther Capelle-Blancard souligne d’une manière générale l’importance des biais de sélection dans les études de genre en finance : les femmes qui réussissent en finance peuvent adopter des codes, des valeurs et des attitudes masculines, ou être sélectionnées sur ces bases. Des études de laboratoire concluent qu’une féminisation des salles de marché pourraient réduire l'amplitude des bulles spéculatives, mais ce résultat semble lié à la conception des expériences ; d’autres études montrent que c'est plutôt la parité entre les sexes qui permet de réduire l'instabilité.

S’agissant des analystes financiers, les hommes, plus confiants que les femmes, sont susceptibles de faire davantage de recommandations très positives. Les femmes tendent à couvrir moins de titres et à fournir des prévisions moins précises, mais sont aussi plus susceptibles de remporter des prix et des distinctions professionnelles. Dans la banque, la présence de femmes à des postes-clés semble être associée à des ratios de fonds propres plus élevés, à une plus faible variabilité des résultats bancaires et une proportion plus faible de prêts non performants. Certaines études montrent toutefois que plus que de simples effets de genre, c’est la mixité des conseils d'administration qui permet une gestion plus équilibrée. La part des femmes aux postes de direction au sein des autorités prudentielles est faible et en déclin sauf dans les pays en développement. Dans les banques centrales, le poids des femmes augmente de manière régulière, mais la littérature reste mitigée quant à l’impact de cette féminisation. La présence des femmes dans le top management des sociétés non-financières est très faible, notamment pour les sociétés cotées. Dans les conseils d'administration et de surveillance, un déséquilibre est également observable mais il est plus faible et en réduction rapide, du fait de l’application de lois contraignantes ou de soft laws. Les études montrent que l’introduction de quotas a un impact négatif sur les bénéfices et sur les cours de bourse mais ces résultats doivent être interprétés avec prudence (l’introduction de quotas a des coûts en termes de réorganisation, différences d’horizon court /long terme…). Enfin, Gunther Capelle Blancard souligne que les femmes sont aussi sous-représentées parmi les académiques, notamment en finance.

Les membres du Conseil insistent sur l’ampleur de la revue de littérature, abordant sous de nombreux angles variés la question de la relation complexe entre les femmes et la finance (économie des inégalités, finance comportementale, psychologie, sociologie, études de genre…). La question du genre en finance a fait l’objet d’une myriade de travaux, mais le bilan de toutes ces études est plutôt nuancé pour ce qui est des conclusions.

Lien vers l’article en français : https://journals.openedition.org/regulation/14632